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Encore en pantalon de ciré, Charlie Dalin a répondu aux questions des journalistes avec une surprenante lucidité.

Voici la retranscription de sa conférence de presse après une journée chargée en émotion.

Charlie Dalin avec son trophée répond aux questions des journalistes.

Charlie Dalin avec son trophée répond aux questions des journalistes. | THIBAUD VAERMAN

Voiles et Voiliers. Publié le 14/01/2025 à 19h59

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Vendée Globe. Préparation mentale, feeling, duel, avenir : les confidences de Charlie Dalin

Victoire

Rentrer dans le club très fermé des vainqueurs du Vendée Globe, ce n’est pas rien.

Il y a quatre ans j’étais le premier à revenir à terre et donc en conférence de presse.

Sur les murs, il y avait les photos des anciens vainqueurs, et même si j’avais été le premier à poser pied à terre, je savais que quatre ans plus tard, je verrais la photo de Yannick (Bestaven), le vainqueur, et pas la mienne.

Ma pensée m’avait traversé l’esprit et était partie aussi vite qu’elle était venue car j’étais content quand même d’avoir bouclé ce tour du monde, de retrouver ma famille, mon équipe…

Normalement, dans quatre ans, il y aura ma photo ici, et ça c’est cool (rires).

Plaisir

Qu’est ce qui a changé ? J’ai eu la chance de retenter ma chance, de reconstruire un nouveau bateau développé grâce à l’expérience de mon Vendée Globe 2020, et oui j’ai pris beaucoup de plaisir sur ce tour du monde.

C’est un bateau adapté au parcours, et qui est très sympa à vivre avec sa zone de vie arrière.

Même dans les mers du Sud, c’était agréable. J’étais dans mon petit cocon, dans ma petite bulle.

Il était facile de faire monter la température. Et quand il faisait chaud, je ne transpirais pas car je pouvais aérer sans soucis.

C’était génial d’avoir cette ergonomie optimisée. Cela fait quatre ans que j’attendais d’y retourner.

J’ai savouré et ai bien profité de cette dernière nuit avec quelques siestes, avec le plaisir de voir le bateau glisser au clair de lune dans des vents assez légers au large, puis d’avoir une lumière superbe sur la ligne d’arrivée.

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Y retourner ?

Pourquoi pas ? Je ne me l’interdis pas. Il y a quatre ans, j’étais passé à 2 h 30 de la victoire, mais là tout de suite je vais savourer. On verra plus tard.

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La priorité dans le cahier des charges du bateau c’était de pouvoir arriver premier au cap de Bonne-Espérance en concevant un bateau typé reaching pour foiler tôt.

On a fait un grand bond en avant sur le portant par rapport au précédent Vendée Globe, mais on a passé que 23 jours dans le Sud de cap à cap.

Le point chaud de ce tour du monde, c’est le tour de l’Antarctique dans les quarantièmes et cinquantièmes, mais la majorité du Vendée Globe se passe en Atlantique dans des vents médium.

L’idée était d’avoir un bateau polyvalent sans mettre tous nos œufs dans le même panier.

C’était plus dur dans la mer formée pour moi que pour Yoann. Mais je suis content de nos choix.

C’est un bon travail architectural avec Guillaume Verdier et MerConcept.

Le bateau glisse assez facilement et il y a eu de vrais progrès sur la fiabilité des grands foils.

Il y a quatre ans, je naviguais en faisant très attention au bateau, en le ménageant, et malgré tout j’avais eu des soucis.

Cette année, j’ai pu tirer vraiment fort sur le bateau et il a tenu.

Le seul souci, c’est une fissure de 1,50 mètre dans un bordé quand même, et que j’ai pu réparer avec de la strat’ et un peu de carbone. En deux heures, c’était réglé.

Charlie Dalin dans la lumière pour sa première victoire sur le Vendée Globe. | THIBAUD VAERMAN

Pied au plancher grand-voile haute

J’ai souvent eu l’impression de naviguer comme en Figaro.

C’est souvent plus facile de naviguer avec la grand-voile en drapeau.

Là, dans les grains et notamment le pot au noir, j’ai souvent navigué grand-voile haute plutôt que de prendre des ris.

C’était plus facile de naviguer surtoilé. J’ai fait ça un paquet de fois.

Tu navigues pied au plancher et avec Yoann on s’est bien tiré la bourre comme en Figaro…

Gap

On a clairement passé un gap avec nos bateaux.

Tu es assez facilement à 30 nœuds, et quand je remontais vers les Açores, je voyais le bateau défiler sur la carto.

C’est quand même jouissif de jouer avec les systèmes météo.

Auparavant, c’était réservé aux multicoques qui étaient les seuls à avoir ce privilège de pouvoir tenir longtemps devant un système.

Aujourd’hui, les Imoca sont capables de le faire ! Tu changes de dimension.

Boîte à outils mentale

Je m’étais rendu compte lors de mon premier Vendée Globe que la partie mentale était centrale.

Cette année, j’ai fait un peu la liste des situations avec mon préparateur mental.

On a fait un petit carnet, une sorte de boîte à outils avec plein de cas tels que coup de fatigue, avarie, problème de décision stratégique…

J’avais tout un tas de figures et je sortais si besoin mon carnet pour sortir la page par rapport à la situation à laquelle je faisais face.

Cette petite pharmacie mentale était toujours proche de moi dans ma zone de vie, ma studette.

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Sentimental

Je ne suis pas quelqu’un qui parle beaucoup à son bateau, mais là je me suis autorisé à être un peu moins cartésien.

J’ai essayé de me rapprocher de mon côté spirituel.

Ce matin, quand j’ai franchi la ligne, je voulais remercier mon bateau de m’avoir ramené en vainqueur.

Ce moment d’émotion, je l’attendais tellement.

C’est grâce à ce bateau qui a tenu, et qui est resté à 100 % de son potentiel une fois les petits soucis, que j’ai gagné.

D’habitude, je ne suis pas très sentimental avec les bateaux.

Ce n’est pas trop mon style (rires) de leur parler, mais cette année, je me suis surpris à lui parler, à l’encourager, de lui dire de tenir bon, que ça allait le faire…

Frais et lucide, le skipper de l’Imoca Macif revient sur 64 jours de course intense qui lui ont paru très courts. | THIBAUD VAERMAN

Sommeil

Je crois que je ressors moins fatigué qu’il y a quatre ans.

Je pense que le fait de remporter la course modifie ta perception des choses et ton niveau de fatigue.

Cette année, je savais que la moindre seconde de sommeil, il fallait la prendre.

Dès que le bateau était réglé et la vitesse était satisfaisante, je me jetais dans la bannette pour dormir, car on ne dort jamais assez.

Même si je ne dormais pas, je m’allongeais et je fermais les yeux.

Cela permettait de faire un petit « reset » du cerveau.

Dépression

Il y a quatre ans, je n’avais pas osé passer près de la dépression Teta au large des Açores.

Là j’y suis allé ce qui m’a permis de passer dans un trou de souris et devancer ce monstre météorologique.

Il fallait être un peu audacieux et avec Sébastien (Simon) nous y sommes allés.

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Le feeling

Je me suis dit « navigue comme toi, comme ton feeling te le dit et n’essaye pas de copier la façon de naviguer de Yoann ».

J’ai navigué comme je le pensais et j’ai retrouvé mon feeling.

Tout l’atlantique Nord, il (mon feeling) n’était pas là.

Je suis parti avec un super bon, je fais un super golfe de Gascogne, je suis premier au cap Finisterre, je prends les bonnes bascules.

Mon instinct fonctionnait bien et après le cap Finisterre, il m’a un peu quitté. Je ne prenais pas de bonnes décisions…

J’ai eu un déclic dans le pot au noir. C’est venu un peu comme ça, d’un coup.

J’ai empanné au bon moment et le vent a tourné comme je l’imaginais…

J’ai reperdu mon instinct quand Yoann revenait sur moi pendant une bonne partie du Sud en essayant de naviguer un peu différemment.

J’ai réussi à le retrouver en remontant l’Atlantique et en naviguant comme je l’entendais.

Charlie Dalin est encore en ciré pour répondre aux questions des médias. | THIBAUD VAERMAN

Les écarts dans la flotte

Surpris par les écarts, oui et non… Les bateaux sont tellement rapides quand les conditions sont favorables et toujours aussi lents quand elles sont défavorables donc ça peut faire des gros écarts.

C’est un peu dur pour eux car ce n’est pas le reflet d’un gap de niveau entre Yoann et moi et les autres.

Ça veut dire qu’ils ont été mal servis à partir de l’océan Indien, ils étaient un peu en retrait au moment où il ne fallait pas.

Après, nous, on a eu un enchaînement vertueux de bonnes situations. On n’a pas vécu le même Vendée Globe.

On n’a pas vécu les mêmes mers du Sud… Je n’ai pas vu plus de 40 nœuds dans les mers du Sud, même pas en rafale.

Sébastien Simon

On le connaissait très bon car il a gagné la Solitaire en 2018, il m’a battu.

Il y a 4 ans, il a eu pas mal de difficultés avec son bateau.

C’était top pour lui de revenir avec un bateau avec lequel il a eu moins de soucis… Chapeau à lui.

Pour avoir navigué sur ce bateau, j’ai fait l’étape Newport-Aarhus en équipage avec 11th Hour Racing.

C’est un bateau qui est très typé équipage. C’est l’antithèse de mon bateau.

Autant Macif est typé 100 % solitaire, autant Groupe Dubreuil, c’est un bateau qui a été pensé que pour l’équipage et pas du tout pour le solo.

Gérer un cockpit aussi grand, un bateau avec des systèmes et des dispositions de winches et des dispositions de colonnes, une zone de veille dans le cockpit pas du tout faite pour le solitaire, je dis bravo car il a réussi à bien gérer.

Je pense que dans sa tête, de savoir que ce bateau avait déjà fait le tour du monde et qu’un équipage avait tiré dessus comme des fous furieux pendant tout un tour du monde avant lui, ça a dû lui enlever beaucoup de doute….

Le vainqueur du Vendée Globe refait sa course devant les journalistes. | THIBAUD VAERMAN

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Un avenir en Ultim ?

C’est ce qui est sûr, c’est que je ne suis pas prêt à prendre ma retraite de la course au large (rires).

J’ai envie de continuer à naviguer, de continuer à prendre du plaisir, à faire des courses.

On a un fabuleux panel de courses au large qui existe aujourd’hui et je compte bien continuer à naviguer le plus longtemps possible.

À court terme, j’ai des échéances avec Macif avec la Transat Jacques Vabre (rebaptisée Transat Café L’OR) et la Route du Rhum, où j’avais terminé deuxième la dernière fois.

Donc c’est le gros objectif. Forcément. C’est la course qui va m’obnubiler maintenant, qui va s’inviter dans mes nuits.

C’est vers cette course que je vais tourner mon énergie maintenant. Pour le reste, c’est un peu trop tôt pour le dire.

C’est vrai que les Ultim sont des bateaux incroyables et que j’aimerai en faire un jour. Je ne sais pas quand.

Mais on va déjà profiter de cette belle victoire et travailler avec l’équipe sur la saison qui arrive, très vite.

En temps voulu, je penserai à la suite pour moi.

La peur du vide

Je ne sais pas, on verra. La dernière fois, j’avais eu un petit « Vendée blues » et j’avais passé pas mal de temps à ressasser ma course.

Quand je me réveillais la nuit, c’est à ça que je pensais. À mes choix de voiles ou à mes choix stratégiques.

Donc normalement ce ne sera pas le cas cette année. Par contre je vais peut-être repenser à ma Route du Rhum ! (rires).

Surtout que je le perds pour deux heures je crois sur Thomas Ruyant.

Donc je vais vite chercher où j’ai perdu ces deux heures !

Les pires et meilleurs moments

L’un des moments les plus compliqués pour moi, c’était la réparation de cette voile, mon « FRO », mon gennaker de capelage.

C’était très déplaisant pour moi de réparer cette voile dans la soute, avec une mer de 4 ou 5 mètres, le bateau qui accélérait à 30 nœuds tout en faisant des plantés de temps en temps.

Ce n’était pas du tout du tout adapté à une réparation de voile mais je n’avais pas le choix : c’était le seul créneau possible si je voulais pouvoir l’utiliser au bon moment ensuite.

Je faisais ma couture, mes collages… quand je n’en pouvais plus j’allais dormir un peu.

Quand je me réveillais j’y retournais. En plus c’était un moment difficile à vivre puisque ça revenait par-derrière.

J’avais Yoann et Seb qui me reprenait des milles pointage après pointage.

J’avais donc cette voile typée pour le Sud que je devais absolument réparer.

Pour le meilleur, il y a eu plein de super moments. Passer au ras du cap Horn de jour, c’était magique.

Descendre l’Atlantique à vitesse grand « V », c’était incroyable.

De surfer cette grosse dépression dans l’Indien c’était fou.

Remonter sur le même bord entre le Brésil et la pointe bretonne, c’était incroyable aussi.

Des moments géniaux il y en a eu plein.

Comme les moments où le bateau va à des vitesses incroyables, que l’on a l’impression qu’il n’est pas sollicité et qu’il va hyper vite.

C’est difficile de faire le tri parce que des beaux moments il y en a eu plein.

Vendée Globe Charlie Dalin MACIF