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À mi-chemin entre le Portugal et l’Irlande, Géry Bouchet, skipper professionnel a vécu l’une des situations les plus délicates de sa carrière.
En pleine nuit, alors qu’il convoyait un catamaran de croisière avec un couple de propriétaires à bord, le bateau a violemment heurté un OANI (Objet Aquatique Non Identifié), probablement un cétacé.
Récit de l’avarie et d’une gestion de crise menée pendant près de 50 heures.

Géry Bouchet, skipper professionnel, accompagnait un couple de propriétaires lors d’une traversée entre le Portugal et l’Irlande. Mais tout ne s’est pas passé comme prévu… | GÉRY BOUCHET
Voiles et Voiliers – Propos recueillis par Vincent Brichet
Publié le 23/06/2026 à 11h30
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« À une heure du matin, pendant mon quart de nuit, il y a eu un gros “boum”.
Nous sommes au milieu de notre trajet.
Une seconde après, le pilote automatique se met en alarme : “plus aucun contrôle sur le gouvernail”.
Au moment du choc, les deux propriétaires se sont réveillés immédiatement.
Je suis allé dans les cales moteurs et les gouvernails étaient enfoncés d’une trentaine de centimètres vers le bas et reculés vers l’arrière.
Ils bougeaient énormément avec les vagues et venaient endommager les coques.
Des deux côtés, on avait une voie d’eau…

C’est pendant un quart de nuit que tout a basculé pour Géry et l’équipage. | GÉRY BOUCHET
La première solution a été d’affaler les voiles – car on était à 10-12 nœuds de vitesse pour 15 nœuds de vent – et d’essayer de fixer les gouvernails pour qu’ils arrêtent d’endommager la coque.
J’ai commencé à les attacher avec un bout de chaque côté et ça ne marchait pas très bien.
Après deux ou trois heures, j’ai eu l’idée de remplacer ces bouts par des sangles à cliquet afin de pouvoir mettre de la tension dedans.
Ça a fonctionné : les gouvernails étaient bloqués.
On ne pouvait plus s’en servir, évidemment, mais au moins ils arrêtaient d’endommager la coque.
Sur tribord, on avait une très légère fuite.
Sur bâbord, il y avait davantage d’eau qui rentrait, mais les pompes de cale compensaient largement et on a aussi mis du mastic antifuite.
C’était complètement maîtrisable mais on était à 400 milles nautiques des côtes à ce moment-là.
Ça fait assez loin et on n’avait plus de possibilité d’utiliser le gouvernail et à la voile c’était un peu compliqué.
Pendant les 50 heures qui ont suivi pour rallier Lorient du coup (l’équipage a décidé de se dérouter vers Lorient car les conditions étaient plus favorables avec moins de 10 nœuds de vent, ndr) on a utilisé les moteurs.
Au début, le bateau tenait étonnamment bien sa route avec le bon régime moteur à bâbord et à tribord.
Mais plus le vent est monté, plus c’est devenu compliqué.
Il fallait compenser toutes les dix minutes en remettant un peu de gaz à gauche ou à droite pour rectifier la trajectoire… La dernière nuit, il fallait parfois arrêter complètement le bateau pour le remettre sur la trajectoire car il avait viré jusqu’à 90 degrés de la route.
Un catamaran reste manœuvrable au moteur mais le plus gros souci était de ne pas pouvoir diriger le bateau avec le pilote automatique.
50 heures à surveiller constamment la trajectoire, c’était fatigant !
Lire aussi : TÉMOIGNAGE. « J’ai évité de justesse une collision avec un cargo fantôme »

Géry a bloqué les gouvernails avec des sangles à cliquet. Il a aussi utilisé du mastic antifuite pour limiter la voie d’eau. | GÉRY BOUCHET

À ce moment-là, il ne fait pas encore nuit noire mais quelques temps plus tard il sera difficile de savoir ce que le catamaran a réellement heurté. | GÉRY BOUCHET
C’est la situation la plus difficile que j’ai eue à gérer jusque-là.
D’après moi, on n’aurait pas pu faire grand-chose pour éviter l’impact, c’était de nuit, à une 1 h du matin.
J’étais à l’intérieur du bateau avec le radar, mais même dehors, on n’aurait rien vu.
Le sujet, c’est la gestion de l’avarie après.
Et clairement, c’est la situation la plus difficile que j’ai eue à gérer jusque-là.
La SNSM ne nous a pas remorqués mais on a été pendant les 50 heures en contact avec le CROSS via la radio et le téléphone satellite.
Toutes les trois heures environ, on donnait notre route, notre cap et l’évolution de la situation.
On croisait aussi beaucoup de cargos sur cette route au large entre le cap Finisterre et la Bretagne.
Comme notre trajectoire n’était pas toujours très stable, on prévenait certains porte-conteneurs lorsqu’on risquait de croiser leur route de trop près.
Plusieurs ont légèrement dérouté leur trajectoire pour nous éviter.
Avant cela, on a eu des conditions avec 20-25 nœuds de vent de face et avec la fatigue accumulée, la propriétaire n’a préféré ne pas faire les quarts de nuit.
Le propriétaire a assuré les quarts avec moi, mais sa femme a paniqué après l’impact.
Elle est restée enfermée dans sa cabine pendant près de 24 heures sans sortir.
J’ai essayé de la rassurer mais elle ne voulait même pas voir l’état des safrans ou des coques.
Elle a été vraiment rassurée quand on a vu les côtes bretonnes, elle avait besoin de voir la terre…
On a manœuvré jusqu’au bout tout seul, les manœuvres au port ne posaient finalement pas de problème particulier.
Sur un catamaran, on travaille surtout aux moteurs pour accoster.
L’absence de gouvernails n’était pas handicapante à ce moment-là.

Le catamaran a croisé des porte-conteneurs sur sa route… | GÉRY BOUCHET

Le skipper a été astucieux en utilisant des sangles a cliquet pour fixer les gouvernails afin qu’ils arrêtent d’endommager la coque. | GÉRY BOUCHET
Quand on a sorti le bateau de l’eau, le gouvernail était fendu dans la longueur, il manquait la moitié… On ne saura jamais à 100 % le fin mot de l’histoire mais je pense que c’était une baleine… Le catamaran fait plus de 8 mètres de large et c’est quelque chose qui a tapé les deux gouvernails en même temps et ça ne semblait pas aussi dur qu’un conteneur. Donc je pense à une baleine mais je ne le saurai jamais… »

Lorsque le bateau a été sortie de l’eau, Géry et les propriétaires du catamaran n’ont pu que constater les dégâts. | GÉRY BOUCHET

Le gouvernail était fendu dans la longueur, il manquait la moitié… | GÉRY BOUCHET
Lire aussi : TÉMOIGNAGE. Démâtage au milieu de l’Atlantique : « Cela n’a pris qu’un quart de seconde »
L’avis de Voiles et Voiliers
La première chose qu’il faut noter dans le témoignage de Géry Bouchet, c’est qu’il a eu les bons réflexes : réduction immédiate de la vitesse, sécurisation des safrans, surveillance des voies d’eau, puis contact régulier avec le CROSS.
Cela démontre, si besoin en était encore, qu’en mer, l’expérience et le sang-froid constituent de précieux atouts.
Dans le cas présent, pas d’erreur spécifique à relever.
Il importe malgré tout de rappeler que lors d’un choc avec un OANI (cétacé, tronc, conteneur semi-immergé…), la priorité est d’abord de préserver l’intégrité du bateau.
Après l’impact, il faut ralentir ou stopper le voilier, inspecter les fonds, vérifier les appendices et surveiller l’évolution des entrées d’eau.
Même limitées, celles-ci peuvent rapidement s’aggraver sous l’effet des vagues.
La gestion de l’équipage est tout aussi indispensable.
Le capitaine est maître de son embarcation et de son équipage.
D’autant que la fatigue, le stress, la peur et la perte de lucidité compliquent souvent les prises de décision.
Répartir les tâches, rassurer les équipiers et maintenir une veille constante permet d’éviter qu’une avarie maîtrisable ne dégénère.
Enfin, disposer à bord du matériel adapté pour colmater ou étancher provisoirement peut faire gagner un temps précieux au large lors d’une situation imprévue, voire délicate.
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