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Gabriel Terrasse, vendredi 10 juillet dans le hangar du bas Chantenay. Les peintures sont terminées, l’assemblage de l’Hydroptère est prévu dans quelques semaines.

Gabriel Terrasse, vendredi 10 juillet dans le hangar du bas Chantenay. Les peintures sont terminées, l’assemblage de l’Hydroptère est prévu dans quelques semaines. | OUEST-FRANCE

Ouest-France  – Arnaud Wajdzik

Publié le 12/07/2026 à 08h30

ENQUÊTE. Pourquoi l’hydroptère, ce bateau volant imaginé par Tabarly, est-il au cœur d’une singulière querelle ?

En septembre 2026, le trimaran volant né du rêve d’Éric Tabarly doit retrouver la mer à Nantes, restauré à bout de bras par Gabriel Terrasse.

Son ancien skipper, Alain Thébault, qui l’a fait voler avant de l’abandonner à Hawaï, s’y oppose, crie à l’imposture et promet de reconstruire « sa » version pour l’offrir à un musée.

Entre les deux, un mécène genevois qui sort du silence, des documents juridiques et une bonne dose d’amertume.

Dans un hangar du Bas-Chantenay, à Nantes, un grand oiseau blanc reprend forme.

« Fin août, l’Hydroptère sera présenté assemblé », assure Gabriel Terrasse, à l’origine du projet « Hydroptère 2.0 ».

Début septembre, si tout va bien, il touchera l’eau pour la première fois depuis onze ans.

Tout le monde devrait s’en réjouir. C’est tout l’inverse.

Depuis quelques années, la renaissance du bateau nourrit une querelle d’une rare intensité entre l’homme qui l’a sauvé de la casse et celui qui l’a piloté vingt ans durant. Courriels, tribunaux, communiqués…

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut reprendre l’histoire depuis le début.

Le rêve de Tabarly

L’idée germe chez Éric Tabarly en 1969, au large de la Californie, quand il croise un voilier américain qui s’élève au-dessus de l’eau sur des plans porteurs, les foils.

Voler pour échapper à la traînée : le maître n’en démordra plus.

À la barre, il installe un jeune autodidacte opiniâtre, Alain Thébault, qui lui avait montré à 18 ans ses dessins de bateaux volants.

Ensemble, ils convainquent en 1992 la fine fleur de l’industrie française, Dassault, la DCN devenue Naval Group, le cabinet VPLP, les Chantiers de l’Atlantique.

L’Hydroptère est mis à l’eau à Saint-Nazaire en 1994 et vole pour la première fois le 1er octobre.

Éric Tabarly, lui, disparaît en mer quatre ans plus tard.

Le bateau casse, on le reconstruit, il recasse. Puis vient la consécration.

Le 4 septembre 2009, dans la rade d’Hyères, l’Hydroptère devient le voilier le plus rapide du monde : 51,36 nœuds de moyenne sur 500 mètres, avec une pointe à 55,5 nœuds, plus de 100 km/h. Deux mois plus tard, il franchit aussi la barre des 50 nœuds sur le mille. Aucun voilier capable de naviguer au large n’a jamais été chronométré plus vite. Les Imoca à foils, les Ultim, les bateaux de la Coupe de l’America descendent tous de lui.

La France devrait-elle renégocier les accords européens pour mieux protéger ses secteurs économiques stratégiques (agriculture, pêche) ?

https://www.youtube.com/watch?v=BB8LKjZjAyk

Le mécène et la rupture

Cette gloire a un artisan longtemps resté muet, Thierry Lombard, banquier genevois.

C’est lui qui relance le projet en 2005, après une avarie aux Canaries et une tempête qui fracasse le bateau.

« Alain Thébault est alors laissé seul sur l’île de Lanzarote.

Je décide, avec sa formidable équipe, les Papés et l’EPFL, de l’aider à relancer le projet, ce qui aboutira au record de 2009 », raconte le mécène, qui dit avoir englouti plus de dix millions d’euros dans l’aventure.

Mais quelques années plus tard, c’est la rupture.

Le désaccord, c’est la traversée du Pacifique entre Los Angeles et Honolulu, dont Alain Thébault a fait son obsession et que Thierry Lombard juge vouée à l’échec.

Le banquier refuse de la financer. Le 23 janvier 2012, un protocole d’accord acte le divorce.

Alain Thébault, déjà majoritaire à 52 % dans la SARL propriétaire du bateau, en devient le seul gérant.

La famille Lombard se replie sur le petit frère suisse du trimaran, un bateau construit parallèlement et nommé « l’Hydroptère.ch », qui battra plusieurs records sur le lac Leman.

Le skipper part donc seul vers le Pacifique.

La tentative, annoncée dans le bureau même de François Hollande en 2012 (photo), puis repoussée d’année en année, échoue en 2015.

Et l’Hydroptère reste à quai à Honolulu, criblé de dettes de port.

Faute de paiement, les autorités hawaïennes finiront par le saisir et le vendre aux enchères.

Là encore, chacun sa lecture. Pour Thierry Lombard, la responsabilité est claire : « C’est la faute d’Alain Thébault, le seul marin que je connaisse qui ait abandonné son propre bateau », nous dit-il à plusieurs reprises.

Le navigateur, lui, retourne l’accusation et affirme que le banquier aurait « réclamé la destruction du bateau à Hawaï ».

Or, Thierry Lombard n’avait à cette époque plus aucune part dans l’entreprise Hydroptère…

Selon le protocole du 23 janvier 2012, que nous avons consulté, la famille Lombard est sortie du capital à cette date.

« Malgré une aide considérable, y compris financière pour régler une dette fiscale jamais remboursée, je n’ai récolté que harcèlement, messages agressifs et, au final, la perte du bateau par sa seule faute », se désole Thierry Lombard.

Alain Thébault, ici avec le président François Hollande en 2012, avant sa tentative de battre le record de la traversée du Pacifique. | REUTERS ARCHIVES

Gabriel Terrasse, l’homme qui a vendu sa maison

Gabriel Terrasse n’était pas destiné à entrer dans cette histoire.

Passionné, il avait créé bénévolement le site internet du bateau dès 1998.

Vingt ans plus tard, il apprend que l’épave va être détruite.

Aux enchères, en juin 2019, il l’emporte pour 8 500 dollars, associé à Chris Welsh, un homme d’affaires et explorateur américain qui, à sa mort peu après, lui léguera l’ensemble.

L’entrepreneur quitte la France, trouve un cargo d’Airbus pour rapatrier le trimaran sur 15 000 km, et se lance dans un chantier que personne ne jugeait possible.

Le « sauveur » du bateau y a laissé beaucoup. « J’ai vendu ma maison dans les vignes, près de Bordeaux, pour gérer le projet. Ça fait sept ans que je ne me paye pas. Si je voulais faire de l’argent, ce n’est pas en achetant l’Hydroptère », sourit-il.

Ce qui le tient, dit-il, tient en une image : « C’est un monument de notre patrimoine, qui m’a fait rêver enfant.

J’aimerais que d’autres enfants continuent à en rêver. »

Autour de lui, beaucoup de monde. Damien Grimont, créateur des épopées maritimes The Arch et The Bridge, a rejoint l’aventure.

« Ce gars a fait un truc auquel personne ne croyait », salue l’organisateur nautique, décrivant un chantier mené pièce par pièce avec un ancien ingénieur d’Airbus.

« L’histoire doit être plus forte qu’une querelle débile.

J’ai tenté une approche auprès d’Alain Thébault pour l’associer, en lui disant qu’il avait fait un truc que personne n’avait fait avant.

Je sais qu’il me respecte, mais il ne m’a pas écouté. »

Un comité de soutien, dont Ouest-France a appris qu’il comptera notamment Michel Desjoyaux, doit être dévoilé fin août.

Le projet « Hydroptère 2.0 » devrait servir de plateforme de recherche et de mémoire vivante, avec un but expérimental, « mais le bateau, labellisé bateau de patrimoine, ne visera plus les records », prévient Gabriel Terrasse.

Alain Thébault a retrouvé des pièces de son Hydroptère, il veut aujourd’hui le reconstruire et l’offrir à un musée. | OUEST-France

Alain Thébault, la mémoire et la colère

Alain Thébault, lui, est vent debout : il ne veut pas de ce bateau qui revole.

Pour l’ancien skipper, sa place est dans un musée, et il n’y a qu’un homme légitime pour l’y conduire : lui.

Son contre-projet, annoncé en juin, consiste à reconstruire de ses mains la toute première version du trimaran, «dans sa version 1994», à partir de pièces qu’il dit avoir retrouvées un peu partout en Bretagne.

Pour le financer, le navigateur a même lancé une cagnotte en ligne.

« Je connais chaque pièce, chaque vis en titane.

J’ai supervisé toutes les versions, je les ai en partie dessinées, testées, fait construire », plaide-t-il, revendiquant une légitimité que nul ne peut lui disputer.

Sa colère vise le projet de Gabriel Terrasse.

« J’ai dit bravo à Gabriel quand il a sauvé le bateau, je le connais, c’est mon ancien stagiaire.

Mais je lui ai demandé de l’offrir à un musée », explique celui qui refuse qu’on « fasse du business sur le nom d’Éric ».

Il va plus loin, accusant l’entrepreneur d’être « un imposteur, un usurpateur, qui surfe sur trente ans d’histoire ».

Une charge que l’intéressé encaisse sans la renvoyer.

« Je suis entrepreneur, ce qu’on cherche, c’est un modèle économique pour faire vivre le bateau », répond Gabriel Terrasse, qui dément au passage recevoir de l’argent public à hauteur de 10 000 € par mois, comme le martèle son adversaire.

« L’investissement total pour le remettre à flot approche les 3 millions d’euros : une centaine d’entreprises dont Airbus, Daher, Multiplast, etc., nous soutiennent », précise-t-il.

Et de conclure, presque désarmé : « Je n’ai rien contre Alain. Sans lui, il n’y aurait pas ce bateau.

Mais honnêtement, son combat n’a aucun sens, je ne sais toujours pas ce qu’il me veut au juste. »

Dans l’entourage de Gabriel Terrasse comme dans celui de Thierry Lombard, on assure que les pièces exhibées par Alain Thébault ne sont pas celles du bateau des 50 nœuds, aujourd’hui à Nantes, mais celles d’une maquette d’essai au tiers…

« Je suis propriétaire des bras de liaison aérospatiale, de l’empennage arrière construit par Dassault, des foils qui vont partir aussi chez Dassault », conteste Alain Thébault.

Gabriel Terrasse, ici devant la photo de l’hydroptère en vol. | OUEST-France

Devant les juges

La querelle se prolonge au tribunal.

En mai 2024, la justice commerciale de Nantes, saisie en référé par la société de Gabriel Terrasse, avait ordonné à Alain Thébault et à son entreprise Fly-Box de cesser leurs « actes de dénigrement » et de verser 10 000 € de provision.

Mais le 16 septembre 2025, la cour a infirmé l’ordonnance de référé et annulé l’assignation, au motif que les propos relevaient possiblement de la diffamation, inconciliable avec une action en dénigrement.

Sans trancher le fond, elle a condamné la société de Gabriel Terrasse aux dépens, même si rien n’est dit sur le caractère fautif, ou non, des messages.

Attaqué sur la gestion passée de ses entreprises, sur les importantes sommes d’argent qu’il devrait à ses anciens associés, Alain Thébault conteste tout, attaque tout, revendique une vie « à la Pierre Rabhi » et jure ne défendre qu’une histoire, pas des intérêts.

« J’ai été face à la mort plusieurs fois, j’ai des valeurs », dit celui à qui Boris Cyrulnik aurait confié qu’il « incarnait la résilience ».

https://www.youtube.com/watch?v=Div0jYlK9G0

Pourquoi tant de haine ?

Reste une question. Pourquoi tant de passion autour d’un projet qui, au fond, ne prive personne de rien ?

Nul n’a vraiment la réponse.

L’hypothèse la plus simple est aussi la plus humaine : l’Hydroptère est l’œuvre d’une vie, un sommet qu’Alain Thébault n’a jamais retrouvé depuis.

Voir un autre le remettre en état et, peut-être, le faire revoler sous les applaudissements, c’est se sentir dépossédé.

Lui préfère parler de fidélité à Éric Tabarly.

En face, on y voit le refus d’un homme d’avoir à s’expliquer sur un bateau perdu.

La fille du célèbre skipper avait d’ailleurs un jour tranché dans un mail adressé à Alain Thébault : « Ma position est très claire : le bateau appartient à un nouveau propriétaire, qui fait son histoire avec.

En aucun cas, elle ne concerne Éric.

Ma seule préoccupation est que personne ne fasse parler un mort », écrivait Marie Tabarly.

Un lieu pourrait réconcilier tout le monde : la Cité de la voile, à Lorient, où sont amarrés les Pen Duick. Alain Thébault y verrait sa relique, il assure même avoir des discussions très avancées.

Mais l’institution refuse de se laisser embarquer.

Son directeur juge que le navigateur « va un peu vite en besogne » : aucune décision n’est prise, le projet pas défini.

Lire aussi : L’Hydroptère, miraculé des océans, devrait retrouver la mer en 2026

Desjoyaux : « Cette querelle, on s’en fout »

Il y a au moins un homme que cette querelle laisse froid : le navigateur Michel Desjoyaux.

Une légende, trois victoires dans la Solitaire du Figaro, deux Vendée Globe.

Personne ne connaît mieux Tabarly : jeune marin, Desjoyaux a navigué à ses côtés.

« Cette querelle, on s’en fout, tranche-t-il.

Ce bateau fait partie des grandes marches qui ont permis les hydroptères d’aujourd’hui.

Le courage d’Alain, au début, et le travail de Gabriel servent la même cause.

Ce dernier y a mis beaucoup d’argent et beaucoup d’énergie, il a eu du culot d’aller récupérer ce bateau.

C’est un bateau qui appartient au patrimoine aujourd’hui. »

Et de conclure : « Je ne suis ni contre Alain, ni pour Gabriel : tout ce qui m’importe, c’est que ce bateau retrouve la vie. »

Dans le hangar du Bas-Chantenay, la querelle n’a pas de prise. On pose les derniers rivets en titane.

La peinture blanche recouvre, un à un, les éléments que nous avons pu voir avant leur assemblage.

En septembre, sauf imprévu, il faudra se rendre à l’évidence : le grand oiseau blanc s’envolera de nouveau au-dessus de l’eau, sans même avoir attendu que la hache de guerre soit enterrée.

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