Accueil Skipper Charlie Dalin

Extraordinaire vainqueur du Vendée Globe 2024-2025, tout en combattant un cancer rare révélé dans son livre en octobre dernier, Charlie Dalin a lutté comme jamais, et jusqu’au bout.

Il s’est malheureusement éteint au centre hospitalier de Cornouaille, à Quimper, ce 11 juin.

Charlie Dalin, vainqueur du Vendée Globe 2024, est décédé à l'âge de 42 ans. Le monde de la voile perd un grand marin.

Charlie Dalin, vainqueur du Vendée Globe 2024, est décédé à l’âge de 42 ans. Le monde de la voile perd un grand marin. | VINCENT CURUTCHET / ALEA

Voiles et VoiliersDidier Ravon

Modifié le 11/06/2026 à 19h00

Disparition. Vainqueur du Vendée Globe 2024-2025, Charlie Dalin est mort : l’adieu à un géant

Ce jour où tu franchis la ligne d’arrivée en tête de ton premier Vendée Globe, le 27 janvier 2021 à 20 heures 35, juste après le journal télévisé du soir, il fait un temps de gueux : pluie continue et froid mordant, outre le huis clos.

Nous — la presse, les préparateurs et les familles — sommes encore obligatoirement masqués suite au Covid.

Tu es « parqué » au milieu de barrières genre foire à bestiaux, passant d’une interview à l’autre, à la fois heureux de ton magnifique parcours malgré tes soucis techniques — notamment ce foil bâbord inutilisable et « haubané » telle une toile d’araignée par des cordages — mais forcément déçu de cette probable seconde place. Sans cette avarie, tu aurais sans doute gagné haut la main.

Yannick Bestaven, que peu de monde attendait et qui, pour s’être dérouté afin de rechercher le naufragé Kevin Escoffier — finalement récupéré miraculeusement par Jean Le Cam —, a logiquement bénéficié d’une compensation de temps de plus de 10 heures, va remporter le tour du monde avec 2 heures 31 d’avance sur toi après 80 jours de course.

Tu félicites chaleureusement le vainqueur, reconnaissant qu’un marin n’a pas à se poser de questions quand un autre est en perdition pour tenter de le sauver, prouvant ton élégance et ta classe.

N’empêche, tu vas durant de longs mois « ruminer » ce final cruel.

Tu dis même avoir eu le « Vendée blues », bien décidé à repartir sur un nouveau proto pour gagner le Vendée Globe 2024-2025 à la régulière.

Le scientifique et architecte naval, issu de la prestigieuse université de Southampton que tu es, s’implique et optimise comme jamais ce plan Verdier dernier cri, ne laissant pas le moindre détail au hasard.

Ta brillante équipe dit même que ton investissement, ton perfectionnisme exacerbé ou encore ton exigence sont quasiment obsessionnels.

Il paraît même que parfois, tu peux être « chieur », voulant absolument tout contrôler.

Après ta préparation physique quotidienne, tu passes tes journées au chantier.

Sur Macif Santé Prévoyance, que tu dois mener en double avec l’incontournable et brillant Pascal Bidégorry, tu as la faveur des pronostics pour la Transat Jacques Vabre, qui part du Havre, ta ville natale, et que tu as gagnée en 2019 sur Apivia avec Yann Eliès.

Charlie Dalin à 8 ans au Havre au bord du bassin. | ARCHIVES DALIN

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Mais quelques semaines avant de convoyer ton bateau vers la Normandie, tu te plains de douleurs dans le ventre et t’en ouvres auprès de Laure Jacolot, médecin du Pôle Course au Large à Port-La-Forêt et du Vendée Globe.

Des examens complémentaires et un PET-scan révèlent que tu as une tumeur intestinale.

Quelle injustice pour toi, le grand sportif à l’hygiène de vie irréprochable.

Tu dis « avoir pris un bus dans la tête », sommant l’oncologue de te préciser la taille de la tumeur… ce qu’il hésite à faire tant elle est impressionnante.

À un an du Vendée Globe, c’est un terrible coup de massue.

Tu attaques immédiatement un traitement spécifique nommé « thérapie ciblée », mais dois faire une croix sur la Jacques Vabre, tout en franchissant la ligne de départ pour qualifier ton bateau pour le Vendée Globe, suite à un point de règlement juste ahurissant qu’il est difficile d’approuver.

Très rares sont les gens dans la confidence, et le communiqué de presse de ton sponsor entretient une omerta et une ambiguïté guère rassurantes.

Pourtant, celles et ceux qui te connaissent bien se doutent que ton forfait n’est pas dû à une gastro-entérite ou une douleur abdominale passagère.

Toi, le dur au mal qui, ado, l’hiver, déneigeais ton 420, cassant même la glace agglutinée entre les caissons avant de partir en entraînement, et dévorais « ton » Voiles et Voiliers, abonné chaque année à Noël par tes grands-parents.

Tu ne « fais pas l’autruche », tu te soignes aussi bien que possible.

À New York, après une Transat retour qui te laisse un goût amer, pour la première fois depuis des années, tu finis au pied du podium, fatigué, bien qu’ayant mené une bonne partie de la course.

Tu fêtes aussi tes 40 ans à Big Apple, puis pars te ressourcer en famille dans les Caraïbes.

Épaulé à l’escale par ton préparateur mental Jean-Pascal Cabrera et le docteur François Duforez, spécialiste du sommeil, lors de la New York-Vendée au retour, tu colles une déculottée historique à tes adversaires.

Tu sais désormais que l’on peut gagner avec la maladie, à condition de gérer scrupuleusement ses périodes de repos.

Le professeur Axel Le Cesne, qui te suit à l’Institut Gustave-Roussy près de Paris, donne son feu vert pour que tu prennes le départ du tour du monde.

Perrine, ta femme, aussi, mais elle ajoute : « OK Charlie, mais tu ne traînes pas en route et tu reviens vite ! »

Charlie Dalin en dériveur au Havre. | ARCHIVES DALIN

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Le 10 novembre 2024, à l’heure du laitier, Charlie Dalin quitte le ponton de Port-Olona aux Sables-d’Olonne.

Le tirage au sort l’a désigné pour emprunter le chenal le premier.

Cela lui va bien. Réjoui, plus détendu que jamais contrairement à ses adversaires aussi stressés que blêmes, on dirait qu’il part pique-niquer pour la journée à l’île d’Yeu en face.

Je vais comprendre plus tard ce qu’il considère déjà comme une petite victoire.

Nous échangeons quelques banalités de circonstance avant qu’il ne largue les amarres.

Je lui lance à la cantonade : « Tu gagnes le Vendée et, si l’envie t’en prend, pourquoi ne pas faire un livre ensemble… »

Cela ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd.

Une alarme te rappelle le moment de sortir ton pilulier.

Lors de ce tour du monde phénoménal, à l’image de ce pari à la fois osé et risqué, mais longtemps étudié et mûrement réfléchi, tu décides dans l’océan Indien de raser le centre d’une dépression très nerveuse qui s’est formée au large du Brésil et se creuse dangereusement dans l’Ouest des Kerguelen.

Certains modèles météo annoncent même des vents de 100 nœuds et des vagues de plus de 10 mètres.

Tu as peur de te faire « défoncer ». Bref, il faut viser juste.

À part Sébastien Simon et toi, le groupe de tête préfère s’échapper vers le Nord, à commencer par Yoann Richomme, ton ex-colocataire durant tes années Figaro et ton plus coriace adversaire.

Tu passes finalement sans encombre, mais sors éreinté.

Dès que tu as quelques minutes de répit, tu t’allonges dans ta « studette » et enchaînes les siestes.

Tu as embarqué le médicament que tu dois prendre quotidiennement à heure fixe UTC, mais tu n’as pas lésiné sur le nombre de boîtes supplémentaires en cas de problème technique ou de démâtage…

Une alarme te rappelle le moment de sortir ton pilulier.

Victoire sur la 2e étape de la Mini Transat à Salvador de Bahia. | ARCHIVES DALIN

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Ayant franchi ton second cap Horn, neuf minutes seulement derrière Yoann, tu profites du moment, d’autant qu’il fait jour et beau. Tu as de petits yeux mais un sourire qui se passe de commentaires.

La remontée de l’Atlantique semble, de l’extérieur, une simple formalité tant tu es en phase avec la météo, exploitant merveilleusement le potentiel de ton bateau.

Le 14 janvier, à 8 heures 34, tu coupes la ligne d’arrivée dans un froid polaire et une lumière digne d’un décor de cinéma.

C’est gagné, en 64 jours 19 heures 22 minutes et 49 secondes.

Le record d’Armel Le Cléac’h est pulvérisé de près de dix jours.

Toi qui, d’habitude, as le succès tout en retenue, tu t’allonges sur le rouf les bras en croix, embrasses ton bateau à l’étrave, allumes des feux à main…

Cette euphorie et ton émotion font plaisir à voir mais surprennent. Ton téléphone ne cesse de sonner.

Tu dis à Emmanuel Macron qui te félicite lors d’un long et chaleureux appel : « Ah, si vous saviez Monsieur le Président… »

Axel Le Cesne te conseille d’annoncer lors de la conférence de presse que tu as réalisé cet exploit avec la maladie.

Tu déclines, ne voulant pas casser l’ambiance.

N’empêche, tu cogites, car contrairement aux apparences, cette victoire n’a pas été du tout facile, tant physiquement que mentalement.

Tu as eu ton lot d’ennuis, et tu ne t’es pas seulement battu face à trente-neuf concurrents, mais contre le cancer.

La chanson La terre est ronde du rappeur Orelsan, choisie par tes proches et qui retentit au moment où tu accostes, paraît aujourd’hui prémonitoire avec du recul : « Après avoir fait le tour du monde, tout ce qu’on veut, c’est être à la maison (…)

Je veux profiter des gens que j’aime, avant que le temps me prenne et m’emmène… »

Ta tournée médiatique intense mais rapidement bouclée, puis quelques jours à la montagne avec Perrine, ta femme, et Oscar, ton fils de sept ans et demi, te laissent un goût d’inachevé.

Une autre échéance approche : une lourde opération chirurgicale programmée depuis un an, et qui va te mettre sur le flanc plusieurs mois durant.

Je ne sais rien de tout cela, je te relance pour le livre, trouve un célèbre éditeur.

Tu ne mets pas longtemps à dire oui. Nous avons prévu, au printemps 2025, de passer quelques jours ensemble.

Tu me proposes de se voir plutôt chez toi, à Concarneau.

Quand tu ouvres la porte de ta maison, je comprends immédiatement qu’il y a quelque chose de grave qui cloche. Tu flottes dans tes vêtements, ton visage est pâle et émacié.

Pas le Dalin sautant tel un cabri sur le podium devant un public déchaîné et acquis.

Tu m’apprends alors que tu luttes contre une tumeur stromale gastro-intestinale (GIST), un cancer très rare, depuis quinze mois, et que tu as gagné le Vendée Globe avec un « intrus à bord ».

Très peu de gens sont au courant. Je suis abasourdi.

Ton souhait est de l’annoncer dans ce livre plutôt que via un communiqué de presse ou les réseaux sociaux.

Victoire en Figaro. | ARCHIVES DALIN

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Mais nous savons que tu es un warrior.

Tu vas raconter ton brillant parcours, jalonné de belles rencontres et d’opportunités méritées.

On décide d’espacer les sessions car tu fatigues vite.

Le cartésien que tu es a préparé tout un tas de notes sur son smartphone, de peur d’oublier un détail.

Régulièrement, entre une banane et quelques noix de cajou picorées, tu regardes la météo du 10 mai aux Sables-d’Olonne, jour de tes 41 ans et de la remise des prix du Vendée Globe.

Tu appréhendes qu’il fasse beau et chaud.

Tu espères un temps frais et pluvieux t’obligeant à porter un blouson, afin qu’on ne puisse voir que tu t’es « déplumé ».

Finalement, et à ton désespoir, tu vas devoir déclarer forfait. Plus les jours passent, plus tu « fends l’armure ».

Tu t’excuses de ne pas sortir en ville, préférant grignoter à l’abri des regards.

Tu es touchant et à la fois préoccupé, ayant peur de ne pas voir grandir ton fils adoré. On le serait à moins.

Je découvre là un homme humble et pudique, qui n’est pas né « une cuillère d’argent dans la bouche », qui a bossé dur pour en arriver là, effectuant ce second tour du monde avec plus de spiritualité.

Je connaissais le fantastique marin plutôt « froid », parfois surnommé « la machine » et avec qui j’ai eu notamment le privilège de partager une sacrée navigation au large, impressionné par ton calme, ton sens de l’anticipation, une vraie science de la météo, ta maîtrise des logiciels de routage et cette dextérité à manœuvrer sous pilote comme qui rigole, apanage des champions.

Je découvre là un homme humble et pudique, qui n’est pas né « une cuillère d’argent dans la bouche », qui a bossé dur pour en arriver là, effectuant ce second tour du monde avec plus de spiritualité.

L’été dernier, alors hospitalisé, tu craignais que le livre ne s’achève pas.

Il a fallu te rassurer et mettre dans la confidence Gallimard, l’éditeur.

La sortie, début octobre, fait l’effet d’une bombe. De grand marin, tu deviens « super-héros ».

Pourtant, quelques internautes mal léchés ont tendance à te reprocher un certain égoïsme, du genre « il aurait mieux fait de rester à terre et de se soigner ».

Tu ne cesses de répéter pourtant que durant ta circumnavigation, tu as oublié que tu étais malade et n’as pas vu le temps passer.

Les récompenses pleuvent. Tu es élu marin international puis Français de l’année, et ce, à l’unanimité.

Du jamais-vu. Lors de la remise du trophée au Casino de Paris, l’ovation du public debout est à la hauteur de ton exploit. Ton émotion n’est pas feinte.

Macif en vol, Imoca à bord duquel Charlie Dalin a remporté le Vendée Globe 2024-2025. | ARCHIVES DALIN

Il y a peu, tu ne vas pas mieux, et tu t’envoles pour Boston pour essayer un nouveau traitement « made in USA », mais qui, malheureusement, ne va pas fonctionner.

Durant ces dernières semaines, on s’appelle quotidiennement.

Selon ton état du moment, cela dure entre quinze minutes et une heure.

Tu te livres de plus en plus, parles ouvertement de l’évolution de ton « crabe », de ce combat que tu pourrais perdre mais espères gagner, du plaisir à avoir encore assez faim et à déguster de petits mets malgré ton « appétit d’oiseau ».

Tu as peur qu’on t’oublie, souhaites laisser une trace de ton sillage à travers un album de roman graphique — une BD chez Casterman —, notamment pour Oscar, à qui tu lisais le soir des histoires via FaceTime en mer depuis le Grand Sud, sa mère feuilletant le même livre avant qu’il ne se couche.

Tu es intarissable sur les anecdotes et autres souvenirs : le tour du Massif central en side-car avec ta sœur Carole et Antoine, ton père ; quelques défis un peu fous ; le Tour de France et d’Europe dans le bus des musiciens d’un grand groupe que manage ton père, et où tu es la « mascotte » ; ta fierté lors de sorties scolaires quand tes copains découvraient avec quelle dextérité Odile, ta mère, conduisait le bus articulé ; ou encore ce rituel, chaque samedi, où en sortant du lycée avant de rejoindre ton club et ton dériveur, tu prenais systématiquement un kebab, sans oublier de jeter un œil, parfois inquiet, sur le drapeau au sommet de l’hôtel de ville indiquant la direction et la force du vent…

Il y a deux jours, tu m’as envoyé une dernière photo de toi en train de faire naviguer un catamaran sur un bassin du Havre que tu avais construit.

Déjà, tout gamin, tu rêvais d’être architecte naval et marin. Tu l’as fait, et sacrément bien fait.

Je mesure la chance de t’avoir rencontré, mais quelle énorme tristesse de te savoir parti quelques semaines seulement après tes 42 ans.

Repose en paix, Charlie.

Bio express

10 mai 1984 – Naissance au Havre.

2006 – Diplômé d’architecture navale à Southampton.

2010 – Intègre la filière Skipper Macif.

2018 – Entrée en classe Imoca.

2021 – 2e du Vendée Globe.

14 janvier 2025 – Victoire sur le Vendée Globe après avoir combattu un cancer diagnostiqué un an avant le départ.

11 juin 2026 – Décès des suites d’un cancer.

Palmarès

2014 – 2ᵉ de la Solitaire du Figaro.

2016 – 3ᵉ de la Solitaire du Figaro.

2019 – Victoire sur la Transat Jacques Vabre avec Yann Eliès sur Apivia.

2020-2021 – 2ᵉ du Vendée Globe.

2022 – 1ᵉʳ de la Guyader Bermudes 1000 Race et de la Route du Rhum.

2025 – 1ᵉʳ du Vendée Globe et nouveau record en 64 j 19 h 22 min 49 s.

Charlie Dalin Imoca MACIF Vendée Globe

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