Accueil Personnalité Économie Jean-Marie Finot
L’architecte de l’Écume de Mer, du First 22, du 60 pieds Aquitaine Innovations et de tant d’autres voiliers de course et de croisière nous a quittés ce 2 avril 2025 à l’âge de 83 ans.
Il laisse derrière lui une œuvre monumentale dont nous tentons ici modestement de rappeler quelques éléments marquants.

Architecte naval génial et visionnaire, Jean-Marie Finot a su tirer parti des nouveaux outils informatiques qui sont arrivés au moment où il débutait sa carrière. | LOÏC MADELINE
Didier RAVON, Loïc MADELINE, Sébastien MAINGUET.
Publié le 05/04/2025 à 13h08
Disparition de Jean-Marie Finot, un géant de l’architecture navale
Inoubliable. Pour tous ceux qui l’ont connu, et tous ceux qui ont apprécié ses bateaux, Jean-Marie Finot restera dans les mémoires comme ce génie de l’architecture navale, qui a bousculé les idées reçues et les vieilles habitudes, et auquel on doit quelques grandes avancées qui ont marqué le nautisme et la course au large.
Il est décédé ce mercredi 2 avril 2025.
« Un géant de la profession », résume Loïc Madeline, ancien rédacteur en chef de Voiles et Voiliers, qui l’a bien connu.
« Il aimait à dire que son cabinet (groupe Finot puis Finot-Conq) était celui qui, dans le monde, avait dessiné le plus grand nombre de voiliers produits.
Il y a la croisière avec l’Écume de Mer qui a lancé sa carrière, des First en pagaille en commençant par le 22, il y a la course avec des succès en IOR [jauge des années 1970 et 1980, ndlr], puis les classes open où Finot et ses associés (Pascal Conq bien sûr en particulier, à partir de 1985) ont longtemps dominé les débats : le Mini, l’Imoca mais aussi le Class40 avec le Pogo 40 (un des premiers bateaux de la classe), puis les 40 S2 et 40 S3.
On peut aussi parler de son penchant pour l’innovation : on se souvient d’Objectif 100, engin conçu pour les records de vitesse, peut-être un peu moins de ses Formule 40 avec safran en avant du mât, ou du bateau 100 % électrique du chantier Philéas.
Et puis c’était un lecteur boulimique. Sa bibliothèque compte plus de 10 000 ouvrages.
Un savoir encyclopédique, et aussi un remarquable pédagogue.
Beaucoup sont passés par son cabinet [dont Guillaume Verdier par exemple].
Il est l’auteur de l’ouvrage Éléments de vitesse des coques, la bible des architectes navals.
À noter aussi son investissement personnel total dans la création de l’Albatros, un dériveur pour remettre tout le monde sur l’eau, avec un procédé de construction novateur ; malheureusement le projet n’a jamais vraiment abouti. »
Au lancement de l’Albatros, il avait plus de 70 ans et on peut vous dire que son enthousiasme était absolument intact.
Au début de sa carrière, son goût de l’innovation l’avait aussi porté à être l’un des grands pionniers de l’informatique en architecture navale (voir plus bas dans cette page l’extrait du livre de Laurent Cordelle).

Éléments de vitesse des coques, Arthaud, 1977. | SÉBASTIEN MAINGUET

Un ouvrage qui a marqué toute une génération d’architectes navals… de coureurs… de plaisanciers… de journalistes… | SÉBASTIEN MAINGUET
Communiqué du cabinet Finot-Conq sur Facebook, ce samedi 5 avril 2025 :
https://www.facebook.com/photo.php?fbid=1228272942636934&set=a.755022983295268&type=3&ref=embed_post

Jean-Marie Finot devant Aquitaine Innovations, le monocoque 60 pieds d’Yves Parlier (lancé en 1996), avec le constructeur Thierry Éluère. | DR
Pour ses succès en IOR on pense bien sûr d’abord à l’étonnant et bien nommé Révolution (1973) qui avait marqué les esprits avec son tableau arrière tellement large, ou à Églantine , dont était issu l’excellent First 28 de Bénéteau (1980, voir plus bas dans cette page).
Le célèbre Écume de mer, dont on vous racontait l’histoire ici, est d’abord né sous la forme d’un proto en alu, construit par Huisman aux Pays-Bas, avant la sortie du « best-sailer » du même nom (l’appellation est de Voiles et Voiliers).
Côté Imoca, son bateau le plus célèbre est sans doute Aquitaine Innovations , le 60 pieds avec lequel Yves Parlier a terminé un Vendée Globe (l’édition 2000-2001) sous gréement de fortune après une improbable réparation en autonomie totale, sur les côtes de l’île Stewart au sud de la Nouvelle-Zélande.
Le cabinet Finot-Conq a d’ailleurs fait tout récemment son grand retour en Imoca avec en particulier le Paprec Arkéa de Yoann Richomme, qui a pris la deuxième place du dernier Vendée Globe, en ce début 2025.
LIRE AUSSI : Voiliers de légende. La belle histoire de l’Écume de mer, qui lança la carrière de Jean-Marie Finot

Cet Écume de mer croisé devant La Rochelle en avril 2021 présentait fort bien ! Dans les années 1970, ce modèle était le grand rival du Sangria de Philippe Harlé. | JEAN-MARIE LIOT

Jean-Marie Finot a beaucoup travaillé avec le chantier italien Comar, constructeur des Comet. Ici le 910, issu d’une collaboration très fructueuse entre l’architecte néerlandais Van de Stadt et Jean-Marie Finot. Un modèle lancé en 1971 (comme Voiles et Voiliers !) et construit à près de 500 exemplaires pendant… 20 ans ! | DR
Quelques First de Jean-Marie Finot…

Lancé en 1978, l’excellent First 22 de Bénéteau a été le premier First doté de la fameuse quille relevable pivotante, une spécialité de Finot, permettant d’avoir le tirant d’eau d’un dériveur lesté avec les performances d’un quillard. Appendice promis à un grand avenir ! | FRANÇOIS CHEVALIER

À l’intérieur du First 22, des emménagements très convenables pour la croisière côtière… voire un peu moins côtière ! | FRANÇOIS CHEVALIER

Réputé très bon marcheur, le First 22 est aussi très marin et ne craint pas d’affronter le large. | FRÉDÉRIC ALLAIN

Lui aussi proposé avec la fameuse quille relevable pivotante, le First 28 était particulièrement élégant. | FRANÇOIS CHEVALIER

Ce First 28 offrait des emménagements cossus, agrémentés de jolies boiseries. | FRANÇOIS CHEVALIER

Le très joli First 235 (1986), un des premiers bateaux issus de la collaboration entre Jean-Marie Finot et Pascal Conq. | SÉBASTIEN MAINGUET

Comme tous les autres petits First, le 235 était doté de la géniale quille relevable pivotante. | FRANÇOIS CHEVALIER

Une vraie cabine arrière dans un transportable de moins de 7 mètres ! Entre le First 22 et le First 235, les conceptions en matière d’aménagement intérieur avaient un peu évolué… Et pourtant, comme son prédécesseur, le 235 était un très bon marcheur. | FRANÇOIS CHEVALIER
LIRE AUSSI : EN IMAGES. Essai du First 235, un croiseur qui sait tout faire
Jean-Marie Finot, le précurseur
Dans son livre 100 rencontres à la fleur de sel , le coureur au large et architecte naval Laurent Cordelle avait fait un joli portrait de Jean-Marie Finot, avec qui il avait commencé sa carrière.
Ci-dessous quelques extraits :
« En 1967/68, je suis membre du Cercle Nautique Électricité Gaz de France (CNEGF), et je mène avec bonheur le Muscadet Cul Sec, bateau de course au large du club.
Jean-Marie Finot, qui est également membre du CNEGF, a dessiné le premier Écume de Mer, construit en aluminium, avec lequel il participe à la Quarter Ton Cup 1968.
Je lui ai « fourni » quelques équipiers. Écume de Mer est pris comme bateau de club par le CNEGF qui finance une part de la saison 1969.
Je dispute la Quarter à Breskens comme skipper, et nous terminons quatrième. […]
Devant les bons résultats glanés dans notre saison de courses, André Costa, rédacteur en chef des Cahiers du Yachting, nous met en relation avec le chantier Mallard à La Rochelle.
Avec Jean-Marie, nous transformons les plans de l’Écume en alu et à bouchains, pour en faire un bateau « civilisé », en polyester et en forme.
Le premier exemplaire est présenté au salon nautique au CNIT en janvier 1970. C’est une réussite. […]
Le succès s’amplifie, et nous créons le Groupe Finot, en accueillant Gilles Ollier et Philippe Salles.
Nous avons tous une formation d’architectes « terriens ».
Les projets se succèdent, et nous dessinons Brise de Mer, Galiote, Passatore, Morbic III, Folie Douce (en collaboration avec Philippe Harlé) …
Lors de cette période, nous avons des rentrées d’honoraires assez conséquentes.
Jean-Marie, qui avant de devenir architecte a fait math sup et math spé, possède un atavisme d’ingénieur.
Il est passionné par toutes les technologies modernes de calculs, qui sont arrivées avec le début de l’informatique.
Pour l’Écume, nous avons utilisé la bonne vieille méthode des moindres carrés pour lisser les courbes « à la main » sur du papier millimétré, et les tables de logarithmes de Bouvard et Ratinet pour calculer la carène… et néanmoins acheté à prix d’or une calculatrice « Canola 164 », avec l’option racine carrée et deux mémoires. […]
Puis on commence à regarder du côté de Hewlett Packard, pour tenter de comprendre comment on pourrait utiliser un ordinateur pour calculer des carènes. […]
Jean-Marie Finot est vraiment un précurseur, mais nous sommes parfois en désaccord, car l’ordinateur devient pour lui un peu un but en soi, alors que je souhaite que tout cela ne reste qu’un outil.
La suite va me donner tort, et il fallait un Finot avec toute sa hargne, toute sa puissance de raisonnement, afin de développer ce genre d’outil. Lui l’a vu avant les autres. […]
Jean-Marie a parfois une notion singulière de la diplomatie.
— Laurent Cordelle, coureur au large et architecte naval
Le maître mot : la hauteur sous barrots
Jean-Marie a parfois une notion singulière de la diplomatie. […]
Début des années 1970, il y a un maître mot chez tous les constructeurs, essayeurs, journalistes et utilisateurs de bateaux, c’est la hauteur sous barrots.
Quand on propose une hauteur sous barrots de 1,80 mètre, on devient presque un yacht.
Cela dit, sur des petits bateaux, cette recherche de la hauteur sous barrots implique d’utiliser un certain nombre d’artifices pour en disposer tout en conservant une certaine esthétique.
Sur l’Écume de mer, nous n’avons obtenu cette hauteur magique que juste au-dessus d’une très petite surface de plancher, sous le capot de la descente qui n’a pas de vaigrage.
Et quand un futur acquéreur fait remarquer à Jean-Marie : “Moi Monsieur, je mesure un mètre quatre-vingt-trois, et je ne vais pas avoir la hauteur sous barrots”, il lui répond du tac au tac : “Et alors ? À la gîte, vous serez dans la diagonale et vous n’aurez donc pas de problème !” »
LIRE AUSSI : Le Brise de Mer et son architecte Laurent Cordelle : drôles de retrouvailles après un demi-siècle

Dans le numéro 134 de Voiles et Voiliers, avril 1982 : un essai (venté) du Brise de Mer 44, superbe plan Finot construit en aluminium en forme par Le Guen Hémidy, chantier très réputé à l’époque. Texte et photos signés Yvan Griboval, plans Robbert Das et Claude Kirner. | VOILES ET VOILIERS

Essai du First 28 dans le numéro 121 de Voiles et Voiliers, mars 1981. Texte et photos Yvan Griboval., plans Robbert Das et Claude Kirner. | VOILES ET VOILIERS
Amoureux de Bréhat, Jean-Marie Finot était aussi un navigateur, et un grand amateur de croisières, souligne Didier Ravon (un autre ancien rédacteur en chef de Voiles et Voiliers).
Ces dernières années, il n’avait rien perdu de sa vivacité d’esprit, et c’était toujours un immense plaisir de l’écouter nous raconter l’architecture navale et la plaisance, et évoquer à sa manière truculente et tendre à la fois cette grande galerie de personnages qui ont inventé puis fait vivre le nautisme en France et ailleurs.
Il en était l’une des figures les plus éminentes. Il va nous manquer…
Jean-Marie Finot Finot-Conq Ecume de Mer Imoca Class40 Classe Mini